| Ecrit par Jean-Eric Boulin,
le 10-06-2009
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Publié dans : Chroniques, |
Le 17 avril 2009, à l’université Columbia de New York, un évènement s’est produit qui a littéralement changé la face de la France. Un colloque discutait en effet, dans le sillage du livre pionnier de Pap Ndiaye « La condition noire », de la construction d’une France noire. Le titre se voulait polémique, même si dans le contexte américain il est l’ordinaire de cette nation de communautés.
Organisé par Maboula Soumahoro, professeur a Columbia Université, le colloque, intitulé "They Won't Budge: Africans in Europe", a décortiqué l’irrésistible ascension et personnalisation d’une France noire, fondamentalement distincte de la France républicaine par l’experience quotidienne et dans la chair du préjugé racial et de la dévalorisation sociale. Il serait impossible de retranscrire la richesse des débats qui entrecroisaient les approches théoriques, (puisant en cela dans le fonds giboyeux des cultural studies americaines), symboliques et historiques, proposées par des intervenants de tous horizons. Un compte-rendu des débats est disponible, et ce pour l’éternité.
Deux trois choses génériques pour témoigner de l’atmosphère doucement
révolutionnaire de ce colloque. D’abord le grand nombre de jeunes
chercheurs français travaillant sur la question, ici et ailleurs, et
notamment noirs et arabes, montrant qu’il y a désormais une classe
universitaire française issue de l’immigration qui commence à soulever
les questions qui fâchent. Chacun avait une trajectoire singulière,
certains vivant a New York depuis dix ans, fuyant en cela la cécité
française, d’autres travaillant en France depuis l’intérieur, avec les
moyens du bord, c'est-à-dire pas grand-chose. Tous ont en commun d’être
des têtes chercheuses, investies d’une mission scientifique certes mais
conscients que leurs travaux oeuvrent à une plus grande justice. Des
chercheurs travaillant à pointer les faillites de la France
républicaine, en embuscade du mandarinat français qui naturellement les
méprise (mais ça c'est normal), qui l’eût cru ? Saluons ces hussards
noirs d’un nouveau genre.
L’auditoire, également très divers, bien que plus de Français que
d’Américains, trouvait une revanche à voir discuter ici une question
qui est encore de trop outre-Atlantique. D’où l’impression tant pour
les intervenants que pour les participants d’être des conspirateurs, de
faire partie d’une société secrète qui complotait avec l’intelligence
et le cœur au changement révolutionnaire du pays commun et aimé. Parce
que des enjeux inédits sortaient enfin des ténèbres, parce que
l’orthodoxie républicaine était prise en défaut par a+b, chacun
dans ce colloque s’est senti membre à la fois d’un espace de vérité et
d’une avant-garde.
Maintenant que le gros lièvre de la France noire, et plus largement de
l’existence de la France ethniquement différenciées dans leur expérience,
a été soulevé, que faut il espérer ? Un simple vœu peut-être. Puisse
cette avant-garde théorique aperçue en 2009 suivre le même chemin que
la French theory des années 70 : méprisée en France et se réfugiant aux
Etats-Unis pour grossir dans les campus américains jusqu’à finir par
revenir comme un boomerang dans le pays envoyeur. Il y avait quelque
chose de capital dans ce colloque du 17 avril parce que des Derrida et
des Foucault à la peau noire forgeaient l’ordinaire de ce que sera la
pensée francaise dans trente ans.
Dernière mise à jour : 28-12-2009
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